Souvenirs, Souvenirs . . .
Il pleut. Allez savoir pourquoi, mais cela commence toujours comme ça. Enfin, pour elle, en tout cas. Il pleut, et elle descends les deux étages du manoir familial en courant. Elle déboule dehors, habillée d'un jean bleu foncé, d'un sweat à capuche noir et de ses éternelles Converses noires. Elle a seize ans, et, à cette époque-là, elle passe tout son temps dans le grenier. Elle s'est même mise à y manger et à y dormir. Ses parents ne comprennent pas pourquoi elle aime tant cette pièce pleine de poussière et de pénombre. Mais c'est justement ça qui fait le charme de cette pièce. Elle est aussi sombre que son esprit d'adolescente. Elle lève la tête et la pluie vient frapper ses joues avec violence. Orage, ou pas ? Son regard émeraude est bien trop sombre, et ce n'est pas à cause de l'état du ciel. Il est vrai que son regard change selon les températures et la lumière, mais pas cette fois-ci. Non, cette fois, c'est la colère qui a fait disparaître l'éclat de vie de l'émeraude. Elle n'est dehors que depuis quelques secondes, mais déjà son visage et ses cheveux sont trempés. A l'époque, elle a les cheveux blonds et très bouclés, surtout s'ils sont mouillés. Mais là, à cet instant, le fait de ressembler à un caniche ne la préoccupe vraiment pas. Elle s'en fiche, et pour cause, elle a autre chose en tête. Elle baisse la tête, regarde autour d'elle. Il y a des feuilles un peu partout, et l'allée est noyée sous les flaques d'eau. Un léger sourire se dessine sur ses lèvres et elle reprend sa course. Elle traverse les flaques en courant, et s'engage dans la rue. Elle coure un bon moment, jusqu'à arriver à côté d'un parc. Là, elle s'arrête, reprend son souffle et sort un étrange paquet de sa poche. Son regard émeraude se pose dessus, et elle le scrute, un long moment. Un paquet de cigarette. La première cigarette de sa vie, et la dernière. Elle tire une cigarette du paquet, range celui-ci dans la poche de son sweat et sort un briquet d'une autre poche. Elle relève la tête vers le ciel, reçoit à nouveau une myriade de gouttes, puis glisse la cigarette entre ses lèvres. Elle approche ses mains et l'allume avec une facilité déconcertante. Elle tire sa première bouffée de nicotine, tousse légèrement mais apprécie immédiatement la saveur du tabac. Elle range le briquet dans sa poche, et entre à l'intérieur du parc. Elle marche sous cette pluie battante, tout en fumant doucement. Elle déguste cette cigarette, et elle a bien raison, car cet instant sera unique. Elle avance tranquillement à travers les différentes allées du parc, elle se prépare aux prochains événements de la nuit. Elle s'est fait son propre programme, tout est prêt, elle n'a plus qu'à tout mettre à exécution. La cigarette n'est que l'étape numéro trois. Eh oui, parce qu'avant il a fallu trouver un prétexte pour sortir, puis réussir à sortir, et arriver jusqu'ici, afin de pouvoir allumer la cigarette. C'est vrai qu'il y a deux jours, il lui avait fallu voler un paquet de cigarette à son père, mais cela ne faisait pas parti du programme de la nuit, alors elle avait déjà presque oublié ce petit passage. Enfin. Elle est plongée dans ses pensées, à contempler le ciel, la pénombre du parc, ou encore le bout de sa cigarette. Elle est pensive, concentrée, et elle oublie tout. Elle oublie qu'elle est en plein coeur de Paris, elle oublie que dans quelques minutes à peine, juste après cette cigarette, elle tentera de se jeter du pont le plus proche. Elle continue d'avancer, sa main droite dans la poche de son sweat, et la gauche tenant la cigarette. Ses cheveux blonds voltigent dans tous les sens, et les quelques éclats de Lune leur offre une certaine brillance. Si elle écrasait cette cigarette, rangeait ses mains dans ses poches et s'appuyait sous un réverbère, elle aurait l'air d'un ange déchu. Mais elle ne le fera pas. Elle continue de fumer, tirant lentement sur sa cigarette et l'appréciant à sa juste valeur, tout en avançant. Elle passe sous un arbre, un saule pleureur me semble t-il, toujours plongée dans ses réflexions. Mais elle n'imagine pas, elle ne se doute pas un seul instant, qu'elle vient de passer sous son âme soeur. En effet, elle n'est pas seule dans ce parc. Elle n'est pas seule dans cette allée ; et si seulement elle avait daigné se retourner, l'espace d'une seconde, et de lever la tête - comme elle l'avait fait auparavant, pour admirer le ciel - ; alors, elle l'aurait découvert. Alors, elle aurait croisé son regard, et elle n'aurait plus eût envie d'exécuter la suite de son programme. Mais, là encore, elle ne se retourne pas, et rien ne se passe. Enfin, en apparence. Elle quitte le parc, laisse tomber le filtre de sa cigarette dans une flaque et fourre ses mains dans les poches de son sweat. Elle aurait pu mettre sa capuche, aussi, mais elle aime la pluie. Elle en est dingue. Et quand il pleut, particulièrement lors de ces grandes averses - comme celle-ci -, elle est joyeuse. Enfin, en temps normal... Car comment dire qu'elle est joyeuse, cette nuit, sous cette pluie battante, avec cette idée de suicide en tête ? Impossible. Disons simplement qu'elle est compliquée. Non, en fait, ce n'est pas elle ; c'est la vie qui est compliquée. Eh oui, c'est toujours plus facile de remettre ça sur le dos de quelqu'un d'autre. Bref, toujours est-il qu'elle continue sa route, comme prévu. Elle continue d'avancer, en direction du pont cette fois, sans savoir qu'elle est suivie. Oh, il n'est pas bien loin... Trois ou quatre mètres, tout au plus. Mais il est là, et c'est l'essentiel. Oui, ce soir, c'est LUI, l'essentiel. Mais ça, notre amie ne le sait pas encore. Bon, je sais, je traîne... Très bien, elle arrive sur le pont, avance jusqu'à parvenir à peu près au milieu - là où le saut est le plus long -, puis s'arrête. Elle s'approche du muret de pierre qui borde le pont, pose ses mains à plats dessus, et se penche en avant. L'eau est noire en dessous, et le courant est puissant. Ah, et, heum... Il y a au moins une chute d'une quinzaine de mètres, avant d'attérir dans l'eau. Mais ça, ça ne lui fait pas peur. Elle relève la tête vers le ciel, regarde un éclair zébrer le ciel, et se dit à elle-même qu'elle n'a plus peur de rien. C'est vrai quoi, enfant, elle était terrorisée par les orages. Et voilà où elle en est, aujourd'hui... Bref, elle enjambe le muret et s'assoit dessus. Les pieds dans le vide, elle prend une grande bouffée d'air frais et ferme les yeux. Seulement voilà... Comme cela ne se passe jamais exactement comme elle l'a prévu, celui qui la suivait est là, à quelques pas d'elle, une main sur le muret, et il l'observe de son regard chocolat flambé.
« Ne fais pas ça. »
Cette voix, elle ne la connaît pas. Pourtant, à l'entende de ce timbre, tout son corps frissonne et ses doigts manquent de lâcher leur prise sur le muret. Elle tourne la tête, et pour la première fois de sa vie, elle le voit. Il est à un mètre d'elle, sa main gauche posée sur le muret, et son regard fixé sur elle. Et elle le croise, ce regard. Et là, c'est une véritable décharge électrique. Il est si vif, si expressif, qu'elle arrive à y lire, malgré la distance, la pluie, et malgré qu'elle ne le connaisse pas beaucoup, qu'il s'inquiète pour elle. Quoi ? Cet inconnu s'inquiète pour elle ? Non, c'est stupide. Elle secoue légèrement la tête, et le regarde davantage. Il est assez grand, il porte un pantalon noir et un t-shirt à manches courtes blanc. Et bien sûr... Et bien sûr, il est trempé, donc elle peut aisément admirer la musculature de son torse et de ses bras. Et il est... Il est particulièrement bien fait. Elle repose son regard émeraude sur son visage, et elle se détaille ses traits. Ceux-ci sont fins, ses lèvres sont rosées et attirantes, et elle aime beaucoup la forme de ses sourcils noirs. Les cheveux du jeune homme sont assez longs, ils tombent en cascade sur ses épaules, et eux aussi, ils sont noirs. Mais le visage de ce jeune homme est tiré, et elle sait reconnaître cette expression ; c'est celle qui s'apparente à l'inquiétude, à la peur. A nouveau, elle trouve cela complètement stupide, et elle secoue légèrement la tête pour chasser ces pensées. Il avance d'un pas, et c'est ce qui la sort de sa petite observation. Elle fronce les sourcils, et le fusille du regard. Il s'arrête net, lève les mains devant son torse et la petite flamme qui lui sert de regard se fait douce. Alors, pour la première fois, elle ouvre la bouche.
« Qu'est-ce que vous faîtes ici ? »
Wouah. Là, c'est à lui d'en prendre un coup. Cette voix ! Elle... Elle a une voix si... Il secoue la tête, baisse les mains avant d'en passer une dans ses cheveux. Elle continue de l'observer avec ferveur ; elle attends une réponse. Son regard émeraude a retrouvé un éclat qui lui est bien familier ; l'éclat de la curiosité. Il ne l'avouera jamais, mais ses jambes se mettent soudain à trembler et c'est pour cette raison qu'il repose ses mains sur le muret. Et elle, elle, elle le fixe littéralement. Il a du mal à reprendre ses esprits, et ce n'est qu'après avoir jeté un oeil à l'eau sous le pont qu'il retrouve la force de croiser son regard. Nouvelle décharge électrique, et il esquisse un léger sourire ; ce qui provoque un froncement de sourcil plus accentué du côté de notre amie. Elle ne comprends pas ce qu'il fait là, et pourquoi il se comporte ainsi.
« Je peux moi-même te retourner cette question. Et puis, j'en ai une autre ; pourquoi veux-tu sauter ? Tu as laissé tombé quelque chose au fond, c'est ça ? Dans ce cas, tu sais, je suis désolé, mais le courant a dû l'emporter depuis un moment... Ou.. A moins que cela soit une activité que tu affectionnes particulièrement ; plonger dans la Seine, lors d'un orage, en pleine nuit ? Est-ce que tu fais ça souvent ? »
Bien sûr, c'était ironique. Et heureusement pour lui, car sinon, elle l'aurait sûrement tué sur place ! Au moins, il aura réussit à lui tirer une expression inconcevable lors de ce genre de situation ; la jeune adolescente écarquille les yeux et son regard émeraude retrouve un vert un peu plus clair. Qu'est-ce qui lui arrive, à ce jeune homme ? C'est à peu près la pensée qui lui traverse l'esprit. Peut-être était-il dingue... Heum, enfin, tu m'excuses, mais entre une suicidaire et un humoriste... C'est qui le dingue, hein? Bref! Toujours est-il qu'il a ce qu'il veut ; il a réussit à attirer son attention. Et cette fois, elle ne se contente plus de le fixer, elle est complètement concentrée sur lui. Alors, il se permet une petite folie, il s'approche d'un nouveau pas. Et comme elle ne bouge pas (Et que je traîne encore... xD =) ), il avance jusqu'à elle. Bientôt, il se retrouve derrière elle, et elle gigote vivement. Ses doigts glissent sur la pierre humide, et elle manque de glisser du muret. Seulement, c'est sans compter la présence de son nouveau Ange Gardien... Qui ne manque pas de la rattraper, en glissant ses bras musclés autour de sa taille. Et là, - et cette fois, c'est elle qui ne l'avouera jamais -, elle se surprend à apprécier ce contact. Malgré son sweat, elle sent la chaleur de la peau du jeune homme, et cela l'attire énormément. Enfin, ça ne fait pas que l'attirer, hein, ça la rassure aussi... Mais quand on a seize ans, qu'on essaye de se suicider, et qu'un joli jeune homme vous rattrape avec ses bras musclés - et nus ! -, avouez qu'il y a de quoi être toute chamboulée... C'est donc tout naturellement, et avec une lenteur presque pesante, qu'elle tourne la tête vers lui. Ils échangent un nouveau regard, et cette fois, ce n'est pas une décharge électrique, mais un véritable frisson qui la traverse. Elle tremble à nouveau de tous ses membres, et elle reçoit quelques gouttes de pluie, venant des cheveux du jeune homme, tant ils sont proches. Il fronce les soucrils, et lui frictionne tendrement le dos. Ce geste provoque une nouvelle vague de tremblements, et elle retient même sa mâchoire, prise d'une envie soudaine de claquer. Elle serre les dents, et resserre ses doigts sur le muret. Son regard émeraude fixe le regard chocolat flambé du jeune homme, et ils restent un moment ainsi, jusqu'à ce qu'elle ouvre la bouche, doucement, dans un murmure.
« La raison de ma présence ici me regarde, tout comme mon désir d'escapade nautique. Mais... Il y a quelque chose qui me concerne aussi, et j'aimerais avoir une réponse à ma question. Pourquoi vous comportez-vous de cette façon avec moi ? Que faîtes-vous là, sur ce pont, en pleine nuit, avec une suicidaire ? Pourquoi n'êtes-vous pas chez vous, au chaud, dans votre lit ? »
Et cette fois, la réponse ne se fit pas vraiment attendre. Un léger soupir s'échappe des lèvres du jeune homme, et il plonge davantage son regard dans le sien, en lui répondant.
« Escapade nautique, ou tentative de suicide ? Il faudrait peut-être que tu te décides sur le qualificatif... »
Inutile de décrire la réaction de la jeune adolescente. Yeux levés au ciel, soupir, léger sourire... Et finalement, lui aussi il sourit, et ils finissent même par éclater de rire. Il l'attrape davantage, l'attire contre lui et la soulève pour la déposer à quelques centimètres de lui, sur le sol. Elle est là, ses bras encore entourés autour du cou du jeune homme, sa poitrine presque collée à son torse humide. Ses vêtements à elle aussi sont trempés, mais puisqu'elle a choisit des couleurs sombres... Il ne peut qu'admirer ses courbes féminines, qui ressortent un peu plus, malgré tout. Et elle est joliment faite, cette adolescente. Elle est magnifique, même, et ça, il ne vient pas de s'en rendre compte. Il le sait depuis l'instant où elle est passée sous ses pieds, lorsqu'il était debout sur une branche du saule pleureur.
« Peut-être qu'il s'agit un peu des deux. Peut-être était-ce un simple appel au secours...
- Y ais-je bien répondu, dans ce cas ?
- Cela se pourrait, en effet... »
Sa voix douce s'éteint, et ils laissent parler leurs regards. Son regard émeraude est sublime. Son vert flamboie, il est vif et presque liquide. Son regard noisette brille de mille feux ; petite flamme, petite étoile au milieu de cette nuit sombre et orageuse. D'ailleurs, en parlant d'orage... Un violent coup de tonnerre résonne à leurs oreilles, et la jeune adolescente se colle brusquement contre le torse de son Ange. Celui-ci esquisse un sourire, et l'entoure davantage de ses bras. Elle murmure quelques mots, il ne comprends pas tout ; seulement qu'elle est confuse. Il dépose un baiser sur le sommet de son crâne, et elle ferme les yeux à ce contact, à cette idée qui lui traverse brusquement l'esprit... Et à ce coeur, qui se met à cogner violemment contre sa cage thoracique. Si violemment que cela lui coupe la respiration, durant une dizaine de secondes. Et c'est parce qu'il l'entends reprendre une plus grande inspiration qu'il s'écarte un peu d'elle, afin de poser son regard sur son visage. A nouveau, leurs regards se croisent, et aucun d'eux n'ose interrompre sa contemplation de l'autre. Pourtant, il aimerait lui demander si elle va bien, il aimerait lui demander son prénom... Mais il n'ose pas, et une de ses mains se glisse dans les cheveux blonds de l'adolescente. Elle ferme les yeux à ce contact, l'apprécie au maximum, le grave dans sa mémoire, et ré-ouvre brusquement les yeux, lorsqu'elle sent la chaleur de la peau du jeune homme contre sa chaleur à elle ; sa main masculine sur sa joue humide. Elle apprécie à nouveau ce contact, et plonge son regard dans le sien. Il est plus grand qu'elle d'environ... Dix, quinze centimètres. Mais cela ne la dérange pas ; bien au contraire !
« J'aimerais savoir ton nom.
- Hélya. Hélya Elisabeth Mary Connors. Et vous êtes ?
- Tutoie-moi, s'il te plaît. Je me nomme Alecthy Grégory William Johnson.
- Enchantée de vous rencontrer, Alecthy.
- Tutoie-moi, je t'en prie !
- Non, hors de question.
- Pourquoi ne m'accorde-tu pas cet honneur ?
- Un... Un honneur ? S'étonne t-elle, en fronçant les sourcils.
- Me tutoyer, c'est reconnaître ces sentiments d'amitié que tu éprouves à mon égard.
- Ah, parce que, c'est de l'amitié ? S'écrie t-elle presque, avant de se rencontre compte qu'elle a pensé tout haut. Heum.. J'ai... Rien.. Dis.. Hein!
- J'aimerais que tu me promettes quelque chose.
- Dîtes-moi... ?
- Promets-moi de ne jamais recommencer. De ne plus jamais te mettre en danger, de ne plus jamais tenter de mettre fin à tes jours.
- Pourquoi ?
- Parce que la vie est belle, Hélya, parce qu'elle mérite d'être vécue pleinement.
- Peut-être pour vous. Réplique t-elle, avant de reculer d'un pas et de croiser ses bras contre sa poitrine. Mais pas pour moi.
- Arrête de me vouvoyer, je t'en prie ! Dit-il, en la suppliant presque du regard. Écoute-moi ! La vie est belle, Hélya ! Elle est belle ! Tu dois vivre, qu'importe si l'année que tu vis en ce moment est difficile...
- Difficile ? Qu'est-ce que vous en savez, d'abord ?! S'écrie t-elle presque, en reculant à nouveau.
- L'amitié et l'amour sont là pour rendre la vie plus agréable ! Apprécie au moins ça !
- Encore faut-il en recevoir !
- Oh non, ne me dis pas ça... Ne me dis pas cette absurdité, car je ne peux te croire. Lui dit-il, en avançant vers elle.
- Vous avez raison ! Ne me croyez pas, et laissez-moi sauter ! Réplique t-elle, avant d'enjamber le muret d'un geste brusque, et de se retrouver à nouveau les pieds dans le vide.
- Bon. Soupire t-il, avant de regarder le muret, l'eau et la jeune adolescente, à tour de rôle. Allons-y, sautons !
- QUOI ? S'époumone t-elle, alors qu'il enjambe le muret avant de s'installer à côté d'elle. Noon !
- Eh bien, quoi ? Tu as peur de sauter, maintenant ?
- Non ! Vous ne pouvez pas faire ça !
- Et quoi donc ?
- Vous tuer en accompagnant une suicidaire, une parfaite inconnue !
- Tu n'est pas une inconnue, Hélya. De plus... De plus, je te tutoie depuis pas mal de temps déjà, ce qui signifie que je reconnais l'amitié profonde que j'éprouve pour toi. Hors, un ami ne laisserait jamais son amie sauter, sauf peut-être s'il a le droit de sauter avec elle. Lui explique t-il, calmement, avant de regarder l'eau, puis la jeune adolescente. Alors Hélya, on dirait bien que si tu meurs, je meurs...
- Je ne désire pas votre mort !
- Mais cesse donc de me vouvoyer ! Soupire t-il, avant d'ajouter, un ton plus bas : Et puis, moi non plus, je ne veux pas mourir...
- Alors remonte sur ce pont ! S'écrie t-elle, les sourcils froncés, son regard émeraude plus vif que jamais.
- ENFIN ! S'écrie t-il d'une voix joyeuse, avant de laisser échapper un petit gémissement de satisfaction. Que c'est agréable !
- Remonte sur ce pont. Répète t-elle, d'un ton sec, accompagné d'un regard autoritaire.
- Pas sans toi. Réplique t-il, avant de lâcher une de ses mains et de la lui tendre. Prends-la. »
Oulalala... Ils sont bien compliqués, n'est-ce pas ? Eh oui, Hélya n'est pas du genre à faire simple... Et Alecthy aime tout particulièrement rentrer dans son petit jeu. Voilà comment une longue histoire commence. Toujours est-il qu'Hélya observe cette main tendue dans sa direction, et qu'elle se pose cette question : Devrais-je la prendre, ou sauter ? Elle était à peu près sûre que si elle arrivait à sauter avant lui, il n'aurait pas le courage de la suivre. Et pourtant, elle avait tord. Mais heureusement, pour une fois, elle a décidé d'agir dans le bon sens. La simplicité a du bon, Hélya, et tu vas devoir l'apprendre ! Aussi, doucement, elle glisse sa main dans celle du jeune homme, qui s'empresse de la serrer avec tendresse. Et puis, les voilà partis dans une grande aventure ; remonter sur le pont. La tâche leur prit une bonne dizaine de minutes, mais une fois les quatre pieds posés sur le sol, ils parurent tous deux soulagés. Cependant, Alecthy n'a pas dit son dernier mot. Alors, il attire doucement la jeune adolescente contre lui, plonge son regard chocolat dans le sien et réussit enfin à lui faire sortir les mots qu'il attendait ; cette fameuse promesse. Plus jamais ça ; plus de tentatives, plus d'idées noires. Et elle est là, presque collée contre son torse, complètement perturbée. Et puis, je ne vous en ai pas vraiment parlé, parce que j'étais occupée à autre chose, mais pendant que nos deux amis s'amusaient sur le muret, l'orage a cessé. A présent, c'est une pluie fine qui tombe, et le vent est beaucoup plus doux. C'est... Agréable. Hélya l'observe, elle est hypnotisée par son regard, et par l'attraction physique qu'il y a entre eux. Tout cela est très impressionnant pour elle, car nouveau. Lui semble être un peu plus à l'aise, mais c'est uniquement car il sait mieux gérer ses émotions et qu'il a deux années de plus qu'elle. Enfin, je ne vais peut-être pas les laisser là jusqu'à la fin des temps... Alors, je vais vous raconter la suite. Ils étaient là, sur ce pont, à s'admirer, ou plutôt, à se couver des yeux, quand arriva ce qui devait arriver... Alecthy rapprocha son visage de celui de la jeune adolescente, et il déposa un premier baiser sur son front, avant de se noyer dans son regard quelques secondes, puis d'approcher lentement ses lèvres des siennes. Le baiser fut lent, doux, et dura plusieurs secondes.
« Est-ce cela, l'amitié profonde dont vous me parliez, Monsieur Johnson ?
- Oh ! Non, alors ! Tu replonges... Moi qui te croyais guérie... Dit-il, avant d'afficher une mine triste.
- Je crois que vous allez devoir me soigner... »
Sa voix est douce et provocante. Alecthy rentre dans son petit jeu immédiatement, et dépose ses lèvres sur les siennes. Il l'embrasse tendrement, elle se hisse sur la pointe de ses pieds et entoure le cou du jeune homme de ses bras. Je vous passe certains détails, mais toujours est-il que cette nuit-là, ils s'aimèrent véritablement. Oh, n'allez pas croire qu'ils... Qu'ils aient pu faire des choses peu catholiques [Clin d'oeil à Béné =)], car ils étaient dans un lieu public, et ne se connaissaient pas assez pour aller si loin... Mais, cependant, ils ne cessèrent de se câliner avec tendresse. Cela dura un certain temps... Mais eux ne s'en rendirent même pas compte, car ils avaient tous deux perdu la notion du temps, depuis que leurs regards s'étaient croisés... Et puis, Alecthy sépare leurs lèvres, et s'adresse à elle, paroles lourdes de promesses :
« Jamais je ne t'abandonnerais. Tu n'est plus seule à présent. Je suis prêt à te donner tout l'amour du monde. Je t'aime. »
Et voilà comment Alecthy & Hélya se sont aimés. Et voilà comment les ennuis ont commencés.
Lentement, très lentement, elle ouvre les yeux. Son regard ambre se pose sur le plafond, glisse doucement sur le mur, admirant au passage la tapisserie de fleurs rouges, avant d'effleurer les rideaux en taffetas assortis aux murs. Ils sont d'un rouge profond, mais ils rayonnent grâce aux rayons de soleil qui filtrent légèrement à travers le tissu. Un soupir s'échappe de ses lèvres, et elle repousse ses draps rubis. Elle s'assoit, déposant doucement ses pieds nus sur la moquette blanche, puis se lève. Elle s'étire, levant les bras vers le plafond et se mettant sur la pointe de ses pieds. Elle bâille, passe une main dans ses cheveux puis traverse la pièce. Elle ouvre la porte de sa chambre, jette un oeil dans le couloir et bâille à nouveau. Elle descend les escaliers en jouant avec les boucles de ses cheveux bruns. L'année dernière encore, ils étaient blonds... Un blond tirant vers le brun, certes, mais plus clair qu'à cet instant. Elle entre dans la cuisine, la traverse d'un pas rapide et jette un oeil dans le salon. Ses sourcils se froncent brusquement, lorsqu'elle reconnaît la silhouette allongée sur le canapé. La fillette se précipite aux côtés du meuble, et se penche en avant. Son regard ambre scrute le visage de cette personne, et ses lèvres s'étirent en un beau et joyeux sourire. Elle dépose une main sur l'épaule de leur visiteur, et le secoue légèrement. Quelques secondes plus tard, le jeune homme bâille et se retourne vers elle. Abbygaël sourit de toutes ses dents et dépose un tendre baiser sur le front de son oncle. Le jeune homme ouvre les yeux, et son visage s'éclaire immédiatement. Il tend les bras, et la fillette s'y fourre aussitôt. Elle se serre contre lui, respire l'odeur particulière de son oncle et ferme les yeux. Elle se rendort dans les bras sécurisant et forts de son oncle. Elle se plonge dans un rêve... D'abord calme, puis mouvementé. Très vite, la jeune enfant s'agite, et des gémissements s'échappent de ses lèvres. Elle réveille son oncle, qui la serre davantage contre son torse et tente de la calmer. Abbygaël est plongée dans un profond sommeil, prisonnière de son cauchemar. Le jeune homme tente de la calmer, puis de la réveiller. Mais il n'y parvient pas, et la fillette gémit davantage. Le jeune homme se redresse, prend la fillette sur ses genoux et tente en vain de l'éveiller. Il embrasse son front, la secoue doucement, lui parle. Abbygaël continue de gémir, et elle gigote énormément. Le jeune homme la serre contre son torse et se lève. Il se dirige vers la cuisine, où il attrape un torchon. D'une main, il l'humidifie en le glissant sous le mélangeur de l'évier. Cela fait, il resserre son emprise autour du petit corps de sa nièce, et dépose le torchon sur son front. Il le glisse sur son front, dans son cou, dans sa nuque. Bien vite, Abbygaël gémit et est tirée de son violent cauchemar. La fillette ouvre les yeux, son oncle jette le torchon dans l'évier et la serre contre lui. Il embrasse son front tendrement, et retourne dans le salon. Il l'installe sur le canapé, l'entoure d'une couverture puis de ses bras. La fillette l'observe de son regard ambré, elle a fait un cauchemar, un horrible cauchemar, et elle s'en souvient parfaitement. Elle espère juste qu'il disparaîtra d'ici quelques heures ; car il n'est pas comme ces rêves qu'elle cherche sans cesse à retrouver... Non, celui-là, tout ce qu'elle veut, c'est le chasser de sa mémoire. Abbygaël se blottit contre le torse de son oncle, respire à nouveau son odeur, mais ne ferme pas les yeux ; elle a peur de se replonger dans son cauchemar. Alors, elle joue doucement de ses doigts sur le biceps musclé de son oncle. Celui-ci sourit doucement, et se met à la bercer. Abbygaël laisse sa tête s'installer contre le pectoral du jeune homme, mais elle ne ferme pas les yeux. Elle se détend, respire à plein poumons l'odeur de son oncle, et continue de caresser son biceps du bout des doigts. Le jeune homme sourit et la regarde faire avec tendresse. Quelques minutes s'écoulent, dix ou peut-être quinze, et des bruits de pas résonnent à leurs oreilles. Quelqu'un descend les escaliers, entre dans la cuisine, bâille, soupir, puis entre dans le salon, une main sur la tête. Aussitôt, Abbygaël se décolle de son oncle, et elle sourit en reconnaissant sa tante. Hélya termine de passer sa main dans ses cheveux et pose son regard émeraude sur le canapé. Là, elle découvre sa nièce et... Et un jeune homme, qu'elle reconnaît aussitôt. Son bras retombe le long de son corps, ses yeux s'écarquillent et elle reste un moment figée. Abbygaël se lève, retire la couverture et la dépose sur le canapé, avant de se précipiter vers sa tante. Arrivée à ses côtés, la fillette se met sur la pointe des pieds et tend les bras. Hélya l'attrape doucement, embrasse ses joues et la serre contre elle. Elle s'avance vers le canapé, et son regard croise le regard noisette de son visiteur. Il lui sourit de toutes ses dents, et elle ne bouge pas, incapable de savoir comment réagir. Le jeune homme se lève, repousse une couverture, et se tient face à elle. Hélya dépose Abbygaël sur le sol, lui demande de rejoindre la cuisine pour le petit déjeuné, et croise les bras sur sa poitrine. Le jeune homme suit la fillette du regard, puis reporte son attention à la jeune femme. Hélya avance d'un pas, jette un rapide coup d'oeil en direction de la cuisine, puis plonge son regard émeraude dans celui du jeune homme.
« Qu'est-ce que tu fais ici ?
– J'ai encore une promesse à tenir, me semble-t-il.
Annonce t-il, en posant son regard sur le ventre bien arrondi de la jeune femme.
– Je suis enceinte de huit mois.
Déclare t-elle, en caressant machinalement son ventre. J'espère tenir encore quelques semaines.
– Tu sais comme moi que tu ne tiendras plus très longtemps.
– Qu'est-ce que tu en sais ? Est-tu dans mon corps ?
– Certes, non, mais cela n'empêche rien. Je sais que tu es allée voir le gynécologue, il y a deux jours et...
– Chut !
Le coupe t-elle, en posant sa main libre sur la bouche du jeune homme et en fronçant les sourcils. Elle se met à murmurer : Comment le sais-tu ?
– Les murs ont des oreilles.
Lui murmure t-il, après avoir approché sa bouche de l'oreille de la jeune femme.
– Jusqu'en Italie ?!
Réplique t-elle, sur le même ton, les sourcils toujours froncés.
– Dans le Monde entier. Ils se parlent entre eux, tu sais...
Explique t-il, un léger sourire au lèvres, avant d'attraper une mèche brune de la jeune femme et de jouer avec. Les murs racontent souvent des histoires... Pas toujours vraies, mais lorsqu'on leur demande un service particulier... Ils le réalisent avec assiduité. Seulement, il n'est pas permis à tout le monde de savoir écouter les murs...
– Et tu fais parti de ces gens-là, de ceux qui peuvent les entendre.
Conclue t-elle, avant de lever légèrement les yeux au ciel, puis de les reposer sur le jeune homme. Te crois-tu capable de me faire avaler des salades pareilles ?
– Je ne sais pas...
Commence t-il, d'une voix sensuelle, toujours en murmurant et en jouant avec la mèche brune de la demoiselle. Peut-être.
– Eh bien non ! Quel dommage...
Lance t-elle, un ton plus haut, tous sourires.
»Là s'arrête le dialogue. Hélya pose ses mains sur le torse du jeune homme, toujours aussi souriante, et le repousse légèrement. Alecthy recule de quelques centimètres, et la jeune femme quitte la pièce. Elle entre dans la cuisine au moment où sa soeur descend l'escalier. Hélya s'approche du frigo, l'ouvre et en sort une brique de lait. Elle attrape deux verres et dépose le tout sur la table, où est déjà installée sa nièce. Hélya remplit les verres à moitié puis referme la brique de lait. Hélèna entre dans la cuisine, une main dans ses cheveux, l'autre resserrant la ceinture de son peignoir bleu clair. Elle salue sa soeur, embrasse sa fille sur la joue et attrape une tasse. Elle se dirige vers la cafetière, se sert et glisse la tasse au micro-onde. La jeune femme s'appuie au plan de travail tout en continuant de se réveiller. Des pas résonnent à leurs oreilles, et bientôt Emmanuel apparaît. Il descend l'escalier, entre dans la cuisine. Hélya l'accueille avec un sourire et un câlin. Puis, elle attrape un bol et se sert en café. Hélèna récupère sa tasse, et – comme à son habitude – se dirige vers le salon, quand...
« Hella.
Appelle Hélya, qui s'est figée au milieu de la cuisine, son bol de café dans les mains.
– Quoi ?
Soupir la jeune femme, en se retournant vers sa soeur.
– Tu... Heum... On...
Commence la jeune femme, avant de soupirer, de jeter un oeil à Emmanuel, puis de terminer sa phrase en fixant sa soeur. On a un visiteur.
– Tonton est là, tonton est là !
S'écrie Abbygaël, en bondissant sur sa chaise, un grand sourire éclairant son visage enfantin.
–
« Tonton » ?
Interroge Hélèna, les sourcils froncés.
Alecthy ?!
– Lui-même.
Répond ce dernier, en apparaissant dans l'encadrement de la porte.
»Un léger sourire se dessine sur les lèvres d'Hélya, Emmanuel se crispe, Hélèna pose sa tasse sur le plan de travail pour serrer son ami dans ses bras et lui souhaiter la bienvenue. Emmanuel croise le regard d'Alecthy, et son regard océan s'assombrit. Il est méfiant. Le jeune homme attrape un croissant, mord de dans et remonte à l'étage ; il va se doucher. Alecthy le regarde faire, puis sourit à Hélèna et la serre davantage dans ses bras. Hélya dépose son bol sur la table, et s'assoit en face de sa nièce. Elle n'a pas manqué de remarquer l'attitude de son futur mari, et cela l'irrite fortement. Seulement, elle ne l'extériorise pas. Pas encore. Alecthy relâche son étreinte et Hélèna reprend ses habitudes. Elle attrape sa tasse et entre dans le salon. Elle s'enfonce dans le canapé et allume la télévision. Alecthy s'appuie contre le plan de travail, les bras croisés contre son torse, et observe Hélya et Abbygaël, qui terminent de déjeuner. De nouveau pas résonnent à leurs oreilles ; Christophe vient de se lever. Il entre dans la cuisine, sourit en découvrant Alecthy et lui serre la main avant d'embrasser sa fille et sa belle-soeur. Lui aussi, il attrape un croissant et se dirige vers le salon. Il rejoint sa petite amie, installée sur le canapé. Il l'embrasse sur la joue, trempe discrètement son croissant dans sa tasse et mord de dans. Hélèna le gronde et avale une gorgée du breuvage noir. Christophe s'empare de la main libre de la jeune femme et entrelace ses doigts avec les siens. Ils ont l'air d'un vieux couple dont la routine est la même depuis des années. Et au fond, c'est presque cela. Ils sont ensemble depuis presque un an. Et des habitudes, ils en ont prises ! Elles se prennent si vite... Surtout quand on aime. Le regard perdu dans le breuvage noir, Hélya tente de remettre ses idées en place. Alecthy est ici, dans la maison où elle a grandit, dans la maison où ils ont tant de souvenirs... Sous le même toit que son futur mari, Emmanuel. L'homme dont elle rêve d'être la femme depuis presque trois années. Il est là, à un mètre d'elle, les bras croisés contre son torse, le dos contre le plan de travail de SA cuisine, à l'observer. Il est là, à quelques jours de son accouchement. Il est là, à quelques mois de son mariage. Comment a-t-il su qu'elle a été voir un médecin ? Personne à part elle n'est au courant... A moins que... Hélya relève son regard émeraude et le plonge dans le regard innocent de sa nièce. Abbygaël lui sourit et termine son verre de lait. Hélya fronce les sourcils.
« Abby ? As-tu parlé à ton oncle, ces derniers jours ?
Demande t-elle, avec calme.
– Non...
Murmure t-elle, ses sourcils légèrement froncés, en regardant son oncle puis sa tante. Pourquoi ?
– Parce qu'il...
Commence t-elle, avant de s'interrompre en secouant légèrement la tête. Pour rien, termine ton petit déjeuné et je t'emmène à l'école.
– Chouette !
»Les lèvres fines de la fillette s'étirent en un sourire joyeux, et elle termine rapidement son repas. Elle remonte à l'étage et s'enferme dans sa chambre. Hélya avale une gorgée de café, puis repose son bol sur la table et croise le regard d'Alecthy. Il n'a pas bougé d'un centimètre ; il est calme et la discussion qui vient de se terminé ne l'a nullement affecté. S'il ne ressentait pas l'anxiété de son amie, il aurait même sourit. Doucement, Alecthy s'approche et s'assoit face à Hélya. La jeune femme le regarde un instant, puis avale une nouvelle gorgée de café.
« Dis-moi, qu'est-ce qui te tracasse ?
Demande t-il, en croisant ses bras sur la table.
– Mais rien! Qu'est-ce qui pourrait me tracasser ?
– Crois-tu que je suis aussi aveugle qu'
Emmanuel ?
–
Emmanuel n'est pas aveugle !
S'écrie t-elle presque, les sourcils froncés.
– En est-tu sûre ?
Demande t-il, avant de se pencher vers elle et de murmurer. Sa femme est enceinte de jumeaux, et elle risque de ne pas aller à terme car sa chère progéniture a l'air pressé de sortir. De plus, son médecin s'inquiète pour la santé d'un des bébés. Aussi, sa femme dort beaucoup trop en ce moment... Et quand elle est éveillée, elle n'est jamais avec lui. Alors, dis-moi,
Bella, n'est-il pas aveugle ?
– Merci pour ton analyse très positive de ma vie !
»Sur ces mots, Hélya se lève, attrape son bol et le met dans l'évier. Tournant ainsi le dos au jeune homme, elle s'appuie contre le meuble et reprend ses esprits. Une bouffée de chaleur, un vertige ; le prix de son énervement. Un soupir s'échappe de ses lèvres, cette grossesse influence beaucoup sur ses humeurs, et elle n'apprécie pas cela. Hélya sursaute lorsqu'une main se pose sur son épaule, et elle se retourne brusquement. Elle tombe nez à nez avec Alecthy, et ils échangent un regard particulier. Mélange de plusieurs émotions, autant opposés que complémentaires ; aucun d'eux ne cherche à analyser cet échange. Hélya laisse échapper un soupir las, Alecthy descend sa main sur le ventre arrondi de son amie. Un mouvement brusque et vif effleure sa paume ; un coup de pieds d'un des jumeaux. Les deux jeunes gens éclatent d'un doux rire, et Abbygaël dévale les escaliers brusquement.
« Hey,
Taty, j'suis prête !
»Sa voix enfantine interrompt leurs rires, et Alecthy retire sa main. Hélya hoche la tête et monte à l'étage afin de se changer. Abbygaël saute dans les bras de son oncle et joue un moment avec lui. Dans sa chambre, Hélya passe une main dans ses cheveux et enfile des vêtements de grossesse. Elle soupir en se souvenant du temps où elle pouvait mettre ses pantalons slims. Elle enfile ses Converses noires, customisées par sa nièce, puis entre dans la salle de bain. Elle se maquille légèrement et attache ses cheveux bruns en une queue-de-cheval volontairement négligée. Elle se tire la langue, s'arrache un sourire, puis quitte la pièce. Elle descend prudemment les escaliers, une main sous son ventre et l'autre sur la rambarde. Arrivée dans l'entrée, elle retrouve sa nièce et son ami. Abbygaël glisse son sac sur ses épaules, attrape la main libre de sa tante et la main de son oncle. Ses lèvres s'étirent en un grand sourire, Hélya croise le regard d'Alecthy et comprend qu'il va l'accompagner. Elle sourit légèrement et ils quittent le manoir. Ils quittent l'allée principale avant de se retrouver dans la rue. Hélya est rapidement fatiguée, mais elle tente de ne rien montrer. Sa nièce sautille, heureuse d'être accompagnée de deux de ses proches. Alecthy regarde tantôt sa nièce, tantôt son amie ; et il remarque l'effort qu'elle doit fournir. Cependant, il ne dit rien, et ils arrivent bientôt devant le portail de l'école. Abbygaël embrasse sa tante, caresse son ventre arrondi, et prend son oncle dans ses bras. Puis, la petite fille rejoint ses ami(e)s, à l'intérieur de l'école. Alecthy pose son regard sur Hélya, et celle-ci s'appuie au mur quelques minutes. Le jeune homme s'approche de son amie, et prend doucement sa main libre dans la sienne. Hélya le regarde.
« Je sais ce que tu vas dire, alors, épargne-moi, et tais-toi.
Soupir t-elle, avant de regarder le sol.
– Et qu'est-ce que je voulais te dire, selon toi ?
– Que...
Commence t-elle, avant de soupirer à nouveau et de le regarder. Que je devrais mettre
Emmanuel au courant. Que je devrais me ménager, passer mes journées allongée ou assise devant la télévision, mais surtout pas marcher une centaine de mètres pour accompagner ma nièce à l'école. N'est-ce pas cela ?
–
Emmanuel... Qu'est-ce qu'il sait, exactement ?
Lui demande t-il, son regard plongé dans le sien.
– Il... Il sait que je suis enceinte. Il ne sait pas encore qu'il s'agit de jumeaux, car...
Son regard devient humide, et elle serre la main de son ami. Le médecin craint qu'avant la naissance, l'un des bébés tue l'autre... Et... Il craint aussi que s'ils survivent tous deux... Moi, je... Je... Je ne survive pas...
Les larmes glissent le long de ses joues, et il la prend dans ses bras.
– Ça n'arrivera pas
Bella...
Lui murmure t-il, en la serrant fort contre lui. Ils survivront et tu survivras aussi. Ils ne te prendront pas la vie ! Ce sont tes enfants, et tu seras leur seule mère...
Bella, ils vont vivre et tu seras là pour les voir grandir...
Et il ajoute, très très bas : Je ne les laisserais pas te prendre la vie...
– J'ai peur,
Alec... J'ai peur de ne pas être là pour leur donner un prénom, pour les voir ouvrir les yeux...
Murmure t-elle, entre deux sanglots. Et je veux qu'ils vivent... Tous les deux...
– Je sais
Bella, je sais...
Dit-il, toujours en la serrant contre lui et en lui caressant les cheveux. Et on va faire tout notre possible pour que tout se passe bien... D'accord ?
– Oui...
Murmure t-elle en hochant la tête, collée contre le torse du jeune homme. Oui...
– Aller, calme-toi... Ça va aller... Chhuut...
La berce t-il, quelques minutes, le temps de la consoler.
– Il faut... On doit rentrer, sinon, les autres risquent de s'inquiéter...
– Oui, oui, bien sûr. Allons-y.
Décide t-il, en s'écartant d'elle et en lui prenant la main.
»Et doucement, main dans la main, au rythme d'Hélya – celui d'Alecthy étant bien trop fluide et rapide – ils rentrent au manoir. La jeune femme est soulagée lorsqu'elle voit apparaître le portail en fer noir du manoir, et le jeune homme s'éloigne un peu d'elle. Il l'aide à montrer les quelques marches du perron, et lui ouvre la porte. Hélya entre dans l'entrée, suivie de très près par Alecthy, et la voix d'Emmanuel résonne à leurs oreilles. La jeune femme met plusieurs secondes avant de comprendre ce qu'il se passe ; Emmanuel se dispute avec Christophe et Hélèna tente de les raisonner. Hélya se précipite au salon et s'arrête dans l'embrasure de la porte, ses mains sous son ventre et les sourcils froncés. Elle observe la scène qui se déroule sous ses yeux ; Emmanuel est debout au milieu de la pièce, Christophe est assis sur le piano et Hélèna est debout à côté du canapé, les mains sur les hanches. Alecthy arrive à son tour et il décide de rester derrière Hélya, afin de ne pas se mêler de l'histoire ; il pense être la raison de cette dispute. Seulement, leur arrivée, à lui et à Hélya, à complètement perturbé leurs trois amis. Emmanuel jette un regard à Christophe, soupir, et se dirige vers sa future femme. Il dépose un doux baiser sur ses lèvres puis quitte la pièce. Hélya le regarde partir puis repose son regard émeraude sur Christophe, qui soupire avant de quitter le piano. Il rejoint sa petite amie, qu'il entoure de ses bras. Hélya lève les yeux au ciel et quitte la pièce à son tour. Elle monte à l'étage et rejoint Emmanuel dans leur chambre. Alecthy croise les bras sur son torse et regarde partir son amie. Puis, il tourne la tête vers les deux amoureux et échange un mince sourire avec Hélèna. Doucement, en soutenant bien son ventre, Hélya entre dans la pièce. Il est là, debout à côté de la fenêtre. Cette position, cet air dessiné sur son visage, ses bras collés contre son torse ; tout lui rappelle des souvenirs. Ce n'est pas la première fois que son futur mari réagit ainsi, et, à chaque fois, Alecthy était la raison du problème. Hélya retient un soupir de lassitude et s'approche de son futur mari. Elle pose sa main sur l'épaule de celui-ci, et il ne réagit pas. Son regard océanique est fixé sur un point, plus bas, dans le jardin. Hélya pose sa tête contre l'épaule du jeune homme, et l'entoure de ses bras. Son énorme ventre contre le dos de son futur mari, elle espère secrètement qu'un des jumeaux va se décider à bouger. Mais les jumeaux sont très calmes, et Hélya comprend qu'elle ne peut compter que sur elle. Un léger soupir s'échappe de ses lèvres, et elle caresse doucement l'avant-bras de son futur mari.
« Emmanuel...
Murmure t-elle, et le jeune homme mime un sursaut.
– Qu'est-ce qu'il y a ?
Demande t-il, sans pour autant se retourner vers elle.
– Ça, c'est à toi de me le dire.
Soupire t-elle, en caressant davantage son bras. C'est
Alecthy, c'est ça ? Tu ne supporte pas sa présence, je le sais, mais...
–
Alecthy n'a rien à voir là-dedans.
Tranche t-il, d'un ton sec, et Hélya fronce les sourcils.
– Vraiment ?
S'étonne t-elle, en cessant enfin ses caresses. Qu'y a t-il, alors ?
– Il y a... Il y a que j'ai pris une décision,
Hélya.
Dit-il, avant de se retourner vers elle.
– Laquelle ?
Demande t-elle, dans un presque murmure, le coeur battant à la chamade.
– Je veux reculer le mariage.
Annonce t-il, en la regardant.
– De... Je... Tu... Tu ne veux plus m'épouser ?
Demande t-elle, la voix et les mains tremblantes.
– Je... J'ai besoin de temps. Et... Je crois que toi aussi.
Explique t-il, avant de regarder le ventre de la jeune femme. Nous allons bientôt être parents, cela va nous donner beaucoup de travail... Et... Heum... Je crois qu'on devrait prendre le temps de se poser les bonnes questions, de savoir comment on envisage ces prochains mois, voire ces prochaines années.
– Mais... Je...
Murmure t-elle, avant que des larmes glissent le long de ses joues.
–
Helly...
Commence t-il, en approchant sa main de la joue de la jeune femme, mais celle-ci recule et quitte la pièce.
»Emmanuel laisse échapper un soupir d'agacement, et se laisse glisser jusqu'au sol. Hélya quitte la pièce et se retient de justesse au mur. Elle se précipite vers les escaliers, et manque de trébucher à plusieurs reprises. Arrivée en bas, son coeur bat si vite que sa tête lui tourne et elle est obligée de s'appuyer contre la rambarde. Alecthy, qui était dans la cuisine, s'approche d'elle et la prend dans ses bras. Hélya éclate en sanglots en se serrant contre son torse. Le jeune homme tente de la consoler tout en essayant de comprendre ce qu'il vient de se passer. Mais Hélya ne parle pas, et son coeur continue de battre si vite... Bien trop vite...Un vertige la saisi et Alecthy la rattrape juste à temps. La jeune femme s'accroche à lui, mais elle se sent partir et elle n'a pas le temps d'articuler un mot. Elle s'évanouit et Alecthy la prend délicatement dans ses bras. Il crie à Hélèna d'appeler une ambulance et celle-ci s'exécute immédiatement. Dix minutes s'écoulent, l'ambulance arrive et Alecthy est désigné pour accompagner Hélya dans l'ambulance. Hélèna se fourre dans les bras de son petit ami et éclate en sanglots. Et Emmanuel, lui, est à l'étage, allongé sur le sol, sans savoir que sa petite amie vient de partir pour l'hôpital. Dans l'ambulance, Alecthy serre la main inerte de son amie dans la sienne, tout en expliquant la situation aux ambulanciers. Ceux-ci vérifient aussitôt le pouls des jumeaux, et ils constatent qu'un des bébés a pouls très faible. Alecthy explique les craintes du médecin d'Hélya, et les ambulanciers hochent la tête en offrant les seuls soins qu'ils peuvent fournir à la jeune femme. Bientôt, ils arrivent à l'hôpital, et Hélya est prise en charge par un médecin et un gynécologue. Alecthy force le personnel médical à lui laisser l'accès à la salle d'examen, et il ne quitte pas la main de son amie. Les médecins penseront d'ailleurs pendant plusieurs jours qu'il s'agit de son mari. Dans la salle d'examen, Hélya est allongée sur une table et les médecins l'examinent avec attention. Ils sont très inquiets pour l'enfant au faible pouls... Et bientôt, ils doivent prendre la décision d'opérer. Les jumeaux naîtront par césarienne ; c'est la seule solution. Alecthy donne son accord et demande à assister à l'opération. Les médecins finissent par accepter et ils se retrouvent rapidement tous dans un bloc opératoire. Alecthy demande à ce que la soeur d'Hélya soit prévenue, mais ne lâche pas la main de la jeune femme. Il lui caresse les cheveux, embrasse ses joues, lui murmure des mots doux et rassurants. En quelques heures, les jumeaux naissent ; un garçon et une fille. Alecthy coupe le cordon de chacun d'entre eux ; un honneur qui aurait dû être réservé à Emmanuel. Les infirmières emmènent le petit garçon, afin de le laver et de l'habiller, mais les médecins gardent la fillette ; elle ne respire pas. C'est elle qui avait le plus faible des pouls, c'est elle qui allait se faire tuer par son jumeau, s'ils n'opéraient pas rapidement. Dix minutes s'écoulent, pendant lesquelles Alecthy tremble de tous ses membres et ne cesse de murmurer des mots presque incompréhensibles. Il est le seul à vivre cet instant. Même Hélya ne s'en souviendra pas. Il est le seul à trembler de tous ses membres, à prier pour que cette petite fille vive. Ce petit bout de chair ; la moitié de la femme qu'il aime. Bientôt, les infirmières ramènent le petit garçon, et Alecthy le prend dans ses bras. Il sourit lorsque l'enfant ouvre les yeux, puis fronce les sourcils lorsqu'il se met à pleurer à grands cris et grandes larmes. Alecthy pose son regard noisette sur la petite fille, toute petite, tellement fragile, allongée sur une table, à côté de sa mère, entourée de médecin qui tentent de la réanimer. Et alors, là, à cet instant où tout semble s'arrêter sous l'immense vague d'émotion, triste et joyeuse, le jeune homme s'approche de la table, le petit garçon dans les bras. Pour la première fois, il lâche la main d'Hélya, et il approche le petit garçon de sa soeur. Il va même jusqu'à le déposer à côté d'elle. Les médecins le regardent, surpris, puis continuent les massages cardiaques. Et bientôt, un son régulier résonne à travers la pièce ;
ELLE RESPIRE ! Alecthy éclate en sanglots, le petit garçon sourit et la petite fille ouvre les yeux. Les médecins tapotent l'épaule d'Alecthy, et les infirmières emmènent la fillette afin de la laver et de l'habiller, à son tour. Alecthy reprend le petit garçon dans ses bras et retourne aux côtés d'Hélya. Seulement... Seulement le coeur de la jeune femme bat très lentement, et Alecthy glisse sa main dans la sienne. Les yeux humides, il regarde les médecins tenter de stabiliser son amie, qui semble s'en aller petit à petit... Les infirmières reviennent, avec la fillette dans un berceau en plastique transparent. Alecthy dépose doucement le petit garçon à côté de sa soeur, et se penche sur le corps de son amie. Les médecins s'affairent à côté de lui, certains à refermer son ventre, d'autres à l'aider à retrouver un rythme stable. Mais le rythme cardiaque d'Hélya chute, et Alecthy lui parle davantage, ses larmes tombent sur les joues de celle qu'il aime, et il lui hurle de revenir, de ne pas l'abandonner. Il lui dit combien il l'aime, combien il a besoin d'elle, combien les enfants qu'elle vient de mettre au monde ont besoin d'elle, combien le monde entier a besoin d'elle... Les médecins réussissent tant bien que mal à la stabiliser, mais Hélya reste plongée dans un demi-coma. Alecthy ne les quitte pas d'une seconde, elle et les bébés, et ils se retrouvent bien vite dans une chambre individuelle. Son front contre celui de celle qu'il aime, il l'implore.
« Hélya, je t'en prie... Réveille-toi ! Ne m'abandonne pas ! Ne nous abandonne pas ! REVIENS ! Serre ma main, ouvre les yeux, bouge tes lèvres, tire-moi la langue si ça te chante, mais je t'en prie, je t'en supplie, reviens-moi ! Réveille-toi !
Crie t-il, avant de parler, presque dans un murmure, ses mains contre les joues de la jeune femme. Amour de ma vie... Je t'en prie, reprends vie... Je ne suis rien sans toi... Tu es toute ma vie
Hélya... Je ne vis que pour toi... Reviens-moi, s'il te plaît.
« Si tu meurs, je meurs » , te souviens-tu ? Reviens ma
Bella... Ne nous laisse pas... Pas maintenant...
»Sa voix s'éteint dans un murmure, son regard noisette vagabonde un instant sur le visage inanimé de la jeune femme, puis il pose sa tête contre sa poitrine, et ferme les yeux. Il ne tarde pas à s'endormir, bercé par le rythme lent du coeur d'Hélya. Il ne rêve pas, il dort d'épuisement et de tristesse. Et la matinée, puis la journée, puis la nuit s'écoulent...
{DEUX JOURS PLUS TARD}
Voilà deux jours qu'il est là, à ses côtés. Deux jours qu'il s'occupe de ces deux petits bouts qui n'ont pas encore eût la chance d'être prit dans les bras de leur mère. Deux jours entiers seul avec eux et celle qu'il aime, plongée de le coma. Deux jours sans voir Emmanuel, Christophe, Hélèna, Elody, Quentin, Abby... Complètement seul. Hélèna appelle régulièrement, toutes les six heures, afin de prendre des nouvelles d'Hélya. Mais aucun d'entre eux n'a mit le pieds ici. Aucun d'entre eux ne s'est proposé pour venir l'aider, avec les jumeaux, ou simplement à le soutenir. Non, il est seul. Et ça, il le garde en travers de la gorge. Hélya est là, allongée sur un lit d'hôpital, à côté duquel deux berceaux en plastique transparents sont installés ; pour les jumeaux. A travers la pièce, sur la table, sur la chaise ; partout, il y a des paquets de couches, des vêtements, des couvertures, des jouets, des flacons de soins et des biberons. Alecthy tient le rôle du père ; alors qu'il ne l'est pas. Pourquoi Emmanuel n'est-il pas là, avec lui ? Est-ce seulement car il est là, lui ? Est-ce seulement par conflit ? Si c'est cela... Alecthy ne le pensait pas ainsi. Son regard noisette posé sur le visage de la jeune femme, sa main caressant la sienne, il réfléchit. Comment un homme ; futur-mari de surcroît, peut-il laisser sa femme seule, dans un lit d'hôpital, ainsi que ses enfants ? Comment ? Il ne comprends pas. Il sait simplement que s'il n'était pas là, personne ne serait là. L'un des jumeaux – il ne les a pas prénommés, car il juge que seuls Hélya et Emmanuel doivent prendre cette décision – se met à pleurer, et le jeune homme quitte la chaise sur laquelle il était assis. Il dépose un tendre baiser sur le front de la jeune femme, lâche à regret sa main et se dirige vers les berceaux. Son regard noisette passe de l'un à l'autre, et il attrape doucement le petit garçon. Il le pose contre son torse et le berce doucement. Il prends soin de ses petits êtres comme s'ils étaient les siens. La prunelle de ses yeux ; parce qu'ils sont la moitié de celle qu'il aime. Le petit garçon calmé, il le repose délicatement dans le berceau, le recouvre un peu et replace correctement les berceaux ; collés l'un contre l'autre. Il les observe, ces deux petits bouts, quelques instants, puis retourne s'asseoir de l'autre côté du lit. Il glisse à nouveau sa main dans celle de la jeune femme, et repose son regard sur elle. Et de nouveau, il attends. Il attends qu'elle ouvre les yeux, il attends qu'un des jumeaux – ou les deux – le demande, ou que quelqu'un entre dans la pièce. Et il en passe des heures ainsi... Il est patient, attentionné, amoureux et torturé. Son regard noisette s'humidifie soudainement, et il quitte sa chaise pour le rebord du lit. Il dépose ses lèvres sur le front de la jeune femme, et quelques larmes glissent le long de ses joues. Ses doigts tremblent, sa respiration s'accélère ; il a peur. Peur de la perdre.
{TROIS JOURS PLUS TARD}
Cinq jours. Une éternité. Une éternité sans elle. Assis sur la première marche du perron, ses genoux contre son torse et les mains prises ; l'une tenant une cigarette, l'autre entourant un genou, Emmanuel est ailleurs. Voilà cinq jours que sa future-femme est hospitalisée, cinq jours que ses enfants sont venus au Monde, et cinq jours qu'il reste enfermé ici. Il n'a pas quitté le manoir, et cette petite sortie sur le perron est un véritable exploit. Dans un geste machinal, il porte la cigarette à ses lèvres et tire une bouffée de nicotine. Il l'apprécie et ferme les yeux quelques secondes. Une larme glisse sur chacune de ses joues, et il étrangle difficilement un sanglot. Il pense à ses enfants, car il est père, à présent. Père. La question d'être prêt à l'être ou non ne se pose plus à présent. Hélya a mit au Monde deux faux-jumeaux, au péril de sa vie, et elle est plongée dans le coma. Et lui, que fait-il ? Lui, il reste planté là, au manoir, chez elle ! Il n'a même pas été voir ses enfants... Pourquoi ? Il rouvre les yeux, et pose son regard embrumé de larmes sur l'allée, face à lui. Une silhouette s'impose à lui, et il tire sur sa cigarette avant de se sécher les yeux de son autre main. La silhouette s'approche de lui, et il se relève brusquement. Sa cigarette glisse sur le sol, et il reste bouche bée. Hélya. C'est Hélya qu'il voit, là, dans l'allée du manoir, à trois mètres de lui. Seulement, elle est habillée étrangement... Sa « robe » est verte clair, et elle semble très fine... Emmanuel fronce les sourcils, et descend les marches du perron. Il s'approche d'elle, mais lorsqu'il tend la main pour la toucher, elle disparaît. Les larmes retrouvent le chemin de ses joues ; il ne comprends pas.
« Emmanuel ! J'accepte que tu fumes, mais, s'il te plaît, fait attention ! Ne jette pas tes cigarettes n'importe où... Surtout que celle-ci est à peine entamée !
»Il sursaute, et se retourne brusquement vers le perron. Elle est là, encore en pyjama, une main sur ses hanches et l'autre tenant du bout des doigts sa cigarette abandonnée. Le jeune artiste passe une main dans ses cheveux puis tourne la tête dans l'autre sens. Il pose son regard à l'endroit où il a vu.... Où il a vu Hélya, et secoue légèrement la tête. Elle n'était pas là. Pas réellement. Hallucination ? Un soupir agacé résonne à ses oreilles, et Emmanuel tourne la tête vers Hélèna. Son bras retombe doucement le long de son corps, puis il s'élance. Il rejoint en quelques pas la soeur de sa petite amie, et regarde tour à tour sa cigarette et le visage tiré de la jeune femme. Il fronce les sourcils et elle s'adresse à lui.
« Emmanuel, s'il te plaît ! Que suis-je censée en faire ?
– Jette-la.
Réplique t-il, d'un ton calme, avant de remonter les deux dernières marches.
– Très bien...
– Je...
Commence t-il, avant de s'arrêter et de se retourner pour la regarder. Je vais à l'hôpital,
Hélèna.
»La jeune femme ouvre la bouche pour répliquer, mais le jeune homme se retourne et s'engouffre à l'intérieur. Elle secoue la tête, écrase à ses pieds la cigarette, ramasse le mégot puis retourne à l'intérieur. Elle jette le mégot dans la poubelle – Hélèna protège l'environnement... ! - puis rejoint son petit ami au salon. Elle lui annonce la nouvelle, et celui-ci soupir de joie. ENFIN ! Christophe attire sa petite amie contre lui, et l'embrasse avec tendresse. A l'étage, Emmanuel se lave, s'habille, et s'arrête au milieu de la chambre. Son regard vagabonde à travers la pièce, se posant sur les différents tableaux, les photos, la bibliothèque... Et il constate qu'en neuf mois, il n'a pas prit le temps d'aménager cette pièce, afin de pouvoir accueillir ses enfants. D'accord, au départ, il n'en attendait qu'un, mais... Il secoue la tête, passe une main rapide dans ses cheveux, et hoche la tête. Oui, l'idée qui vient de lui traverser l'esprit n'est pas mauvaise. Au contraire. Il attrape sa veste en cuir noir, la glisse au-dessus de sa chemise blanche, et quitte la chambre. Il quitte le manoir, s'engouffre dans un taxi et se laisse conduire jusqu'à l'hôpital. Enfin, jusqu'à deux rues à côté de l'hôpital. Avant, il passe dans un magasin où il achète quelques vêtements de naissance et quelques peluches, avant de se rendre chez le fleuriste. Ces deux taches exécutées, il se rend à l'hôpital. Arrivé devant l'accueil, il se présente et demande à voir Hélya. On lui indique une chambre et il entre dans l'ascenseur. Cinq minutes plus tard, il est là, devant la porte. Son bouquet dans une main, dans l'autre le sac qui contient ses quelques présents. Il prend une grande inspiration, puis frappe légèrement. Une voix masculine lui répond, et il entre lentement dans la pièce.
Alecthy voit entrer Emmanuel, et son regard noisette s'enflamme aussitôt. Il est à la fois content de le voir là, pour Hélya, mais en même temps en colère car il apparaît SEULEMENT maintenant. Cinq jours après la « tempête ». Cependant, l'italien respecte la femme qu'il aime, ainsi que les enfants qu'elle a mit au Monde, et par conséquent, il décide de ne pas s'énerver, de ne pas réagir immédiatement.
« La vengeance est un plat qui se mange froid. » Emmanuel referme sans un bruit la porte derrière lui, et salue Alecthy d'un mouvement du menton. Il dépose le sac à côté de la chaise, et son bouquet sur la table. Puis, et seulement là, il se retourne. Son regard océanique se pose tout d'abord sur Hélya, allongée sur le lit d'hôpital, reliée à deux machines dont une l'aidant à respirer correctement. Puis, son regard vacille et se pose sur les berceaux. Son coeur manque un battement, et les larmes glissent sur ses joues. Il est papa ! IL EST PAPA ! La réalité en face, ça réveille. Il ne s'attendait pas à une telle émotion. Sans sentir le poids de ses jambes, il s'approche des berceaux. Son regard océanique vagabonde entre les deux petits bouts, et il laisse s'échapper un sanglot. Lentement, il approche sa main, et, les doigts tremblants, il vient toucher la joue de son petit garçon. Le contact de cette peau fine, chaude et rose contre la sienne le perturbe, et son coeur s'accélère alors qu'une nouvelle vague de larmes glisse sur ses joues. Il caresse la joue de son fils quelques secondes encore, puis étend son autre main et touche la joue de sa fille. Les larmes redoublent sur ses joues, et il éclate en de violents sanglots. Pourquoi a-t-il attendu si longtemps ? Pourquoi avoir fait tant d'histoires pour éviter cet instant ? Pourquoi cherche t-il à fuir, sans cesse ?
Il est là, sa main dans celle de la jeune femme, et il l'observe. Il sursaute légèrement, lorsque qu'Emmanuel éclate en sanglots, et pose son regard sur le visage d'Hélya. Elle n'a pas réagit, mais son visage semble un peu plus détendu. Où est-ce lui qui se fait des idées ? Il secoue légèrement la tête et repose son regard sur Emmanuel. Le jeune artiste est là, debout à côté des berceaux, ses mains posées sur les joues de ses enfants. Un léger sourire se dessine sur les lèvres d'Alecthy ; Emmanuel vient de réaliser qu'il était père et le jeune homme en est fier. Apparemment, ce n'était pas si facile que ça pour lui. C'est vrai qu'un enfant – ou deux, dans leur cas – change le rythme d'une vie. Plus de responsabilités ; moins de libertés. Alecthy continue de l'observer, discrètement, entre un regard sur Hélya et sur lui.
**
*
« Non, mais, excuse-moi ; je suis simplement contente qu'il se décide enfin à virer son p'tit cul d'ici.
- Ma chérie... Je n'aime pas beaucoup la manière dont tu as de parler de mon meilleur ami...
- Je sais, je suis désolée. Mais il a quand même attendu cinq jours ! Insiste t-elle, en déposant sa tête contre celle de son petit ami.
- Et nous, alors ? Nous non plus, nous n'avons pas été voir ta soeur. Ni même ta nièce et ton neveu ! Réplique t-il, en entrelaçant ses doigts avec les siens.
- Tu sais bien que je voulais...
- ... Qu'il bouge avant nous, oui, je sais, mais, sur le principe...
- OK ! Déclare t-elle, avant de se lever brusquement. Tu as raison, passons à autre chose. »
Hélèna a fait un pas en avant, lorsqu'une main s'empare de son poignet. Christophe attire sa petite amie à lui et la laisse tomber sur ses genoux. Il l'entoure de ses bras et dépose un tendre baiser dans son cou. La jeune femme sourit doucement, et glisse ses bras autour du cou de son artiste préféré. Leurs regards s'emmêlent un instant, juste avant qu'une jeune adolescente arrive en courant et en riant dans la pièce. Elle bondit sur le canapé, à côté de son père adoptif, et sautille sur le coussin. Christophe étends un bras et l'attire à lui. Abbygaël éclate de rire en attérissant dans les bras de sa mère. Hélèna embrasse le front de sa fille avant de poser sa tête contre l'épaule musclée de son petit ami. En quelques mois, ils sont devenus une véritable famille. Et pour rien au Monde elle n'abandonnerait ça. Après un câlin collectif d'une bonne dizaines de minutes, la petite famille se sépare. Abbygaël attrape la main de sa mère et l'entraîne avec elle jusqu'à l'étage. Christophe sourit tendrement et éteins la télévision. Cela fait, il se lève, passe une main dans ses cheveux et pose son regard chocolat-noisette sur le piano. Il se souvient de ces moments partagés, là, accompagnés de son meilleur ami, et surtout de son amie ; Hélya. Il pense à elle, à sa santé. Et finalement, au bout de cinq jours, il s'avoue enfin que sa présence lui manque. Comment vas t-elle ? Il y a t-il une manière de l'aider à sortir du coma ? L'envie d'aller la voir lui reprends, plus que jamais. En quelques enjambées, il rejoint les deux femmes de sa vie, dans la chambre. Et ce qu'il découvre l'amuse. Abbygaël est debout sur le lit conjugal, pieds nus, habillée d'une robe rose pâle et blanche, et elle retient ses longs cheveux blonds avec ses petites mains. Hélèna est à côté d'elle, et elle tente de fermer le haut de la robe. Le jeune artiste s'appuie contre l'embrasure de la porte, les bras croisés sur son torse. En quelques gestes, Hélèna remonte la fermeture Éclair, et Abbygaël sautille sur le lit ; toute heureuse. Hélèna passe une main dans ses cheveux, quand Christophe décide de lui faire connaître sa présence. Il s'approche et passe ses bras autour de sa taille. La jeune femme sursaute puis sourit lorsqu'il dépose un tendre baiser dans son cou. Elle pose ses mains sur les siennes, et le jeune homme entrelace leurs doigts avant de la faire valser quelques secondes. Un sourire aux lèvres, Hélèna se retrouve face à face avec son petit ami, lorsqu'elle croise son regard. Elle remarque alors à quel point son visage est fermé, à quel point son air est sérieux. Son sourire s'éteint instantanément. Abbygaël arrête brusquement de sautiller sur le lit et pose un regard inquiet et curieux sur ses parents.
« Tu as raison de te faire belle,
Abby.
Tata sera fière d'avoir une nièce aussi belle.
Déclare le jeune homme, en regardant la fillette, puis en posant son regard sur sa petite amie. Arrêtons de jouer,
Hella, c'est le moment d'aller à l'hôpital.
Hélya a besoin de nous, c'est ce qu'
Emmanuel a comprit toute à l'heure.
»Abbygaël bondit sur le sol et se fourre dans les bras de son père adoptif. Christophe l'entoure tendrement de ses bras, et dépose un doux baiser sur le dessus de son crâne. Hélèna hoche la tête et se dirige vers son armoire. Abbygaël quitte le sol et se retrouve dans les bras de son père. Il l'entraîne avec lui, et la dépose dan s l'entrée, où elle enfile ses chaussures. Lui, il passe en vitesse dans la salle de bain, se recoiffe et se parfume, puis rejoint l'entrée. Quelques temps plus tard, Hélèna arrive à son tour. Elle est magnifique ; habillée d'un jean bleu clair et d'une chemise blanche. Elle est légèrement maquillée, et ses cheveux sont relevés en une queue-de-cheval. Elle attrape les clefs du manoir et celles de sa voiture, et ils quittent la maison familiale. Christophe ouvre la porte d'entrée, et tombe nez à nez avec Elody et Quentin. Après plusieurs embrassades, ils conviennent de se rendre ensemble à l'hôpital. Ils décident de prendre la voiture d'Hélèna, et Christophe se glisse derrière le volant. En environ une demi-heure, ils rejoignent l'hôpital. Christophe gare la voiture sur le parking puis ils entrent dans le hall de l'hôpital. Hélèna demande la chambre de sa soeur, et ils s'engouffrent tous les cinq dans l'ascenseur. En quelques secondes, ils se retrouvent devant la porte de la chambre. Elody pousse doucement la porte, et ils entrent un par un dans cette petite pièce plongée dans une demi-pénombre.
**
*
Son regard chocolat vacille entre les deux adultes présents dans cette pièce. Il observe à tour de rôle la femme qu'il aime, allongée sur un lit d'hôpital, et l'homme qu'elle aime, elle, debout auprès des berceaux des nouveaux-nés. Ses doigts caressent doucement la paume de la jeune femme, quand la porte s'ouvre lentement et qu'un visage familier apparaît. Elody. Alecthy ne bouge pas, et constate que la jeune femme n'est pas seule. Quentin, Christophe, Abbygaël et Hélèna apparaissent à leur tour. Alecthy se lève, retire à contre-coeur sa main de celle d'Hélya, et salue ses ami(e)s. Abbygaël se fourre dans ses bras, et il la serre contre lui avec tendresse. Le contact avec des personnes vivantes, souriantes, lui a manqué. Il serre Hélèna dans ses bras, qui le remercie en quelques murmures pour l'aide qu'il a apporté à Hélya. Alecthy pose son regard chocolat sur la jeune femme inerte, et se dit qu'il a fallu cinq jours entiers pour que tous ses proches se décident enfin à se réunir dans cette pièce, afin de la soutenir. Emmanuel serre son meilleur ami dans ses bras, puis se penche au-dessus de sa future-femme. Il dépose plusieurs baisers sur son front, et s'excuse dans une centaines de murmures. Hélèna découvre sa nièce et son neveu, et en est émerveillée. Alecthy se sent rapidement de trop, et il quitte discrètement la pièce. Il descend dans le hall, traîne un peu à côté de la salle d'attente, puis sort dehors. Il sort de sa poche un paquet de cigarette, en tire une et la glisse entre ses lèvres. Il range le paquet et fouille dans ses poches à la recherche d'un briquet. Il n'en trouve pas et s'apprête à retourner à l'intérieur afin d'en demander un à un des patients, quand une main lui en tend un. Son regard chocolat croise le regard océan d'Emmanuel, et il le remercie avant de prendre le briquet et d'allumer sa cigarette. Il n'avait pas remarqué qu'il l'avait suivit. Alecthy rend le briquet à son ami, qui l'imite et tire une bouffée de nicotine. Ensemble, ils s'éloignent un peu de l'hôpital. Ils s'aventurent dans les jardins à proximité et s'installent dans l'herbe. Deux cigarettes plus tard, ils s'adressent enfin la parole.
« J'ai des excuses à te présenter.
– Ce n'est pas à moi que tu les dois, mais à ta femme.
– Je...
Commence t-il, avant de poser son regard dans l'herbe. Je ne compte plus me marier avec
Hélya. Du moins, pas en ce moment.
– QU... Hein?
S'étonne t-il, en fixant le jeune homme. Comment ça ?
–
Alec... Écoute, je ne suis pas aveugle.
Explique t-il, en relevant le regard et en le plongeant dans celui du jeune homme.
Hélya t'aime, c'est un fait. Et n'essaye pas de me faire croire que ce n'est pas réciproque.
–
Hélya et moi...
Commence t-il, avant de détourner le regard et d'avaler une bouffée de nicotine.
Hélya et moi, ça remonte à pas mal de temps. Une éternité, en fait. Elle avait seize ans, j'en avais dix-huit... La vie a voulu qu'une nuit orageuse, elle tente de se suicider. La vie a voulu que cette nuit-là, je croise son chemin. Elle a fait un petit détour, avant de tenter d'atteindre son funeste but. Elle est arrivée dans le parc, un paquet de cigarettes dans une main et un briquet dans l'autre. Elle est passée sous cet arbre... Et je l'ai vu. Elle était magnifique. Elle était magnifique parce qu'elle était belle et parce que sa tristesse la faisait rayonner d'une manière incroyable.
A ce souvenir, ses yeux s'humidifient et son regard pétille. Elle était la plus belle chose que j'avais pu voir en dix-huit années. Alors, sans réfléchir, j'ai sauté de l'arbre et je l'ai suivie. J'ignore pendant combien de temps, mais cela m'a paru une éternité. Et puis, nous sommes arrivés sur ce pont. Bien sûr, elle était en avance de quelques mètres, voilà pourquoi je n'ai pas pu l'empêcher de se mettre en danger. Elle avait les pieds dans le vide... Elle voulait sauter. Elle voulait quitter ce Monde qu'elle trouvait trop cruel. En une heure, j'ai réussit à la faire revenir sur la terre ferme. Je lui ai offert mon premier baiser, et lui ai promit de ne jamais la quitter. Et puis, les années ont passés. Nous nous sommes mit d'accord, et nous sommes restés amis. Je ne pouvais pas être avec elle ; je ne l'ai jamais pu. Son père détestait mes parents, et bien qu'il me supporta sous son toit quelques heures par jour, il ne pouvait concevoir que sa fille soit amoureuse de moi.
Hélya a longtemps lutté contre son père, avant de se résigner. Jamais nous ne pourrions être ensemble. Au lycée, il suffisait qu'elle prononce mon prénom pour que les gens détalent sans chercher à comprendre. Alors elle a arrêté. Et notre relation est devenue une relation secrète, cachée de tous. Ça n'a pas duré longtemps. Une semaine, ou deux, pas plus. Et puis, j'ai pris la décision de partir. C'était sûrement mieux comme ça. J'ai rejoint l'armée italienne, et je l'ai beaucoup fait souffrir. Je le sais, j'en suis conscient, mais je pense encore aujourd'hui que c'était la meilleure solution.
Il se retourne vers le jeune artiste. Et
Hélya est tombée amoureuse de toi. Elle t'aime,
Emmanuel. Peut-être pas de la manière dont tu le voudrais, mais ça, tu ne peux pas lui en vouloir. C'est moi qui lui ai brisé le coeur, moi qui continue de la faire souffrir par ma présence à ses côtés. Elle pense que cela la rend heureuse, mais je sais qu'au fond elle continue de souffrir. Voilà pourquoi je suis heureux que tu sois là, et qu'elle te laisse cette place dans sa vie. Et voilà pourquoi je m'apprête à lui faire mes adieux.
– Tu... Tu ne peux pas lui faire ça,
Alecthy. Tu ne peux pas disparaître de sa vie.
– Je la fais souffrir,
Emmanuel. Chaque seconde que je passe à ses côtés ravive nos souvenirs, et je sais qu'elle ne cesse d'y penser.
Dit-il, avant de laisser échapper un léger soupir et de tirer sur sa cigarette. Elle sera plus forte sans moi. Elle sera plus forte, mais seulement si tu es là. Mon départ la rapprochera de toi, et c'est sûrement la meilleure solution.
– Cesse de choisir pour elle et laisse-la prendre cette décision. Ce peut être une solution, non ?
– Je veux qu'elle soit heureuse, qu'elle t'épouse et que tu élèves avec elle vos enfants.
Déclare t-il, avant de se lever et d'écraser sa cigarette. Donne-lui ce que je n'ai jamais pu lui donner.
»Sur ces mots, le jeune homme fourre ses mains dans les poches de son pantalon et rejoint l'hôpital. Emmanuel reste assis dans l'herbe quelques instants encore, le temps de terminer tranquillement sa cigarette. Il repense aux mots d'Alecthy, et cherche à comprendre sa dernière phrase. Qu'entends t-il exactement par-là ? Pensif, il écrase sa cigarette avant de rejoindre à son tour l'établissement médical. Il rejoint la chambre de sa petite amie et y retrouve leurs proches. Il croise le regard d'Alecthy, qui a retrouvé sa place aux côtés d'Hélya. Sa main caresse celle de la jeune femme, et Emmanuel passe une main dans ses cheveux courts avant de discuter un peu avec Hélèna. Quelques murmures, quelques regards ; puis le silence total. Un des nouveaux-nés émet un petit gémissement, et Alecthy se lève automatiquement. Sa main quitte celle d'Hélya, et son regard chocolat suit Emmanuel. Le jeune artiste s'approche du berceau et joue doucement avec la petite main de sa fille afin de la calmer. Comprenant qu'à présent il n'est plus seul pour gérer la situation, Alecthy se rassoit doucement. Il reprend la main de la jeune femme et embrasse sa paume tendrement. Christophe serre sa fille adoptive dans ses bras et Quentin entoure la taille de sa petite amie en l'attirant contre lui. Ils sont tous là, réunis dans cette chambre d'hôpital, et ils ont tous dans la bouche ce même goût de déjà-vu. Ils sursautent tous lorsqu'un médecin entre dans la pièce, et remarquent tous sa mine surprise en les découvrant si nombreux. Pour autant, le médecin ne fait aucune remarques et s'approche du lit. Il examine rapidement la jeune femme, constate que son état n'a pas changé, et observe un court instant les personnes présentes dans la pièce avant de la quitter. Alecthy laisse échapper un léger soupir et passe sa main libre dans ses cheveux. Cette attente devient interminable pour lui. Il a de plus en plus de mal à supporter cette vision de la femme qu'il aime. Il aimerait tant la revoir sourire et pouvoir à nouveau croiser ce regard émeraude vif et pétillant qu'il aime tant. Elle lui manque tant. Il retient quelques larmes, puis pose son regard chocolat sur les berceaux des nouveaux-nés. Il observe Emmanuel, qui joue avec les petits doigts de ses enfants. Il esquisse un léger sourire, et sursaute légèrement lorsque sa nièce vient se fourrer dans ses bras. Alecthy lâche la main d'Hélya et serre sa nièce contre son torse. Elle aussi, elle lui a énormément manqué.
« Tonton ?
»C'est la voix douce et fragile de sa nièce. Il pose son regard chocolat sur la fillette, qui s'est redressée et le fixe de son regard ambre liquide. Son visage est figé dans une expression qu'il n'apprécie pas : la peur. Sa nièce est terrorisée. Alecthy passe une main dans les boucles brunes de la fillette, puis glisse ses doigts sur sa joue rosée. Une larme s'échappe de son oeil et Alecthy la rattrape à l'aide de son pouce. Elle n'a pas besoin de s'exprimer ; il sait mieux que personne ce qu'elle ressent. Elle voudrait que sa tante se réveille, qu'elle lui sourit, qu'elle lui parle. Comme avant. Elle aimerait savoir quand elle reviendra. Abbygaël pose sa tête contre le torse de son oncle, puis pose son regard sur Hélya. Les larmes continuent de couler, et Alecthy ne cesse de les rattraper. A quelques mètres d'eux, fourrée dans les bras de son petit ami, Elody observe la scène. Elle lit la tristesse et l'inquiétude sur le visage d'Alecthy, voit les larmes d'Abbygaël... Puis pose son regard sur Emmanuel, toujours auprès de ses enfants. Elody regarde Hélèna, qui s'approche de Christophe avant de se retrouver dans ses bras. Ils sont tous là, à nager dans ce bain d'émotion.
{DEUX JOURS PLUS TARD}
Sept jours. Une semaine entière s'est écoulée depuis la naissance des faux-jumeaux ; une semaine entière que leur mère est plongée dans le coma. Il est dix heures du matin, le soleil rayonne au milieu d'un ciel bleu sans nuages. Dehors, un léger vent secoue les feuillages et fait virvolter les cheveux des promeneurs. Il fait chaud, il fait beau. C'est le début de l'été. Une magnifique journée s'annonce, de celles que l'on aime passer au parc ; en amoureux ou entre amis. Mais lui, il n'est pas dehors. Non, il est là, assis sur le bord du lit d'hôpital où repose sa petite amie ; depuis une semaine. Son regard océanique posé sur elle, il admire son visage serein. Elle semble appaisée, elle semble calme et... Elle semble être bien, là où elle est. Et ce visage détendu, cet air serein, cette respiration lente et régulière... Cette impression qu'elle se sent bien, qu'elle est heureuse ; tout ça le rend malade. Comment peut-elle être apaisée, alors qu'il est là, à l'attendre ? Il s'inquiète, il tremble, il pleure. Et il n'est pas le seul. Peut-être que quelque part ; il lui en veut d'être si calme. Elle l'a abandonnée, elle est partie et les a laissés seuls ; lui et leurs enfants. Ses doigts caressent doucement la paume de la jeune femme. A nouveau, son beau regard océanique s'embrume et il retient difficilement ses larmes. Il est seul avec sa petite amie et ses deux enfants. Lui qui a brisé leurs voeux de mariage, lui qui a mit plusieurs jours avant de réaliser qu'il était père. Papa. Oui, c'est ce qu'il est, à présent. Artiste, homme, amoureux, petit ami, ami, frère, meilleur ami, idole, et père. A cette pensée, il relève doucement la tête et pose son regard humide sur les deux berceaux ; toujours collés l'un à l'autre. Son fils et sa fille. Parce qu'il avait hérité des gènes de ses parents ; mais aussi parce que les gènes d'Hélya étaient intervenus et que le mélange avait donné des faux-jumeaux. Mais avec les gènes des jumeaux, à la base. Comme son frère et lui. Cette pensée lui tire un léger sourire, et il repose son regard sur sa petite amie quand l'un de ses enfants émet une première plainte. Aussitôt, Emmanuel reporte son attention aux enfants. Il attends quelques secondes, puis son fils se met à pleurer. Alors, il se lève et s'approche du berceau. Doucement, il attrape son fils et le prends dans ses bras. Il commence à le bercer, calmant ainsi les pleurs de son fils, puis doucement se met à chantonner une de ses chansons...
« Pas besoin d'un prénom
Pour te sourire, te parler tout bas
Pas besoin d'une Lune
Pour t'endormir
Pas besoin de savoir
Si c'est vrai pour y croire
Un enfant dans mes bras
Peu m'importe s'il existe ou pas
Pas besoin d'une saison
Pour te couvrir, prendre soin de toi
Pas besoin d'un soleil
Pour te l'offrir
Pas besoin de savoir
Si c'est vrai pour y croire
Un enfant dans mes bras
Peu m'importe s'il existe ou pas
Même
Si personne ne le voit
Il respire contre moi
C'est son dos venu sous mes doigts
Pas besoin de savoir
Si c'est vrai pour y croire
Un enfant dans mes bras
Peu m'importe s'il existe ou pas
Il suffit de vouloir,
Je suis père pour un soir
Mon enfant dans mes bras
Du moment qu'il existe pour moi
Il existe pour moi
Il existe pour moi
Il existe pour moi
Pas besoin d'un prénom
Pour te sourire
Endors-toi.
»Et là, au fil de cette chanson, Emmanuel prends conscience de plusieurs choses. Premièrement, cette chanson, écrite il y a plusieurs mois... Trouve exactement sa place, à cet instant. Deuxièmement, son envie « cachée » d'être père est enfin révélée à tous. Troisièmement... Les larmes glissent sur ses joues, sa voix se brise et il parvient tant bien que mal à terminer cette chanson. Son fils lui sourit dans son sommeil... Et, dans son dos, les doigts d'Hélya bougent légèrement. Emmanuel dépose un tendre baiser sur le front de son fils, puis le repose délicatement dans le berceau. Il essuie à l'aide de ses pouces ses larmes, avant de se retourner.
« C'était... Ma.. Gnifique...
»Cette voix faible et roque résonne à ses oreilles comme une libération. Emmanuel se précipite contre sa petite amie, il embrasse son front, ses joues, ses mains, ses lèvres, ses paupières... Et les larmes redoublent sur ses joues. Hélya sourit, et rit légèrement. Emmanuel l'entoure de ses bras, s'allonge à moitié sur elle, et la jeune femme lui tiens la taille d'une main, tout en lui caressant les cheveux de l'autre. Et c'est ainsi, serrés l'un contre l'autre, que leurs amis les découvrent. Hélèna se précipite au chevet de sa soeur, qu'elle embrasse et câline, puis se fourre dans les bras de son petit ami. Abbygaël grimpe sur le lit de sa tante et s'installe à ses pieds. Elody serre sa meilleure amie dans ses bras, échange un doux sourire avec elle, puis retrouve Quentin. Celui-ci échange un regard avec Hélya, et Christophe entoure sa petite amie de ses bras. Alecthy entre en dernier dans la pièce, et il referme doucement la porte avant de s'approcher un peu du lit. Hélya pose sur lui un regard tendre, mais le jeune homme se contente de fixer le sol. Hélèna remarque immédiatement ce comportement non habituel, et quitte les bras de son petit ami. Elle pose une main sur l'épaule d'Alecthy, mais celui-ci ne réagit pas. Son regard ambré fixe le sol, et les larmes glissent silencieusement le long de ses joues. Hélya comprends alors ce qu'il se passe, et elle se redresse brusquement. Emmanuel tente de la retenir, mais elle parvient à se glisser hors de son lit. Elle parcours les quelques mètres qui la sépare d'Alecthy et tend la main vers lui. Elle le touche presque lorsque ses jambes se dérobent sous son poids. Emmanuel étant trop loin, Hélèna étant de l'autre côté... C'est Alecthy qui se penche et la rattrape avant qu'elle ne touche le sol. Il prends soin de ne pas croiser son regard, mais Hélya voit ses larmes et son corps se met à trembler. Hélèna demande à Quentin d'aller chercher un médecin, mais Hélya crie un « Non » ferme et s'accroche aux poignets d'Alecthy. Quentin croise le regard d'Hélèna, puis quitte la pièce d'un pas rapide. Emmanuel est là, à quelques centimètres d'Hélya et d'Alecthy. Ce dernier lui accorde un regard, et le jeune artiste est tétanisé par ce qu'il y lit. Hélya n'a pas eut le droit de croiser son regard, mais elle sait ce que les autres peuvent y lire. Elle le connaît comme si elle l'avait fait, ce jeune homme qui la retient malgré lui. Tous ses membres tremblent, et elle le supplie du regard de la regarder. Elle veut sentir. Elle veut voir. Elle veut qu'il cesse de la protéger, même quelques secondes. Quentin entre à nouveau dans la pièce, accompagné d'un médecin. Hélya resserre son emprise sur les poignets d'Alecthy, alors que celui-ci commence à la relâcher. Et pourtant, il sait que s'il la lâche, elle s'écroulera au sol. Le médecin est affolé par la scène qui se déroule sous ses yeux, et il attrape Hélya par la taille. Il est surpris de sentir les tremblements de la jeune femme sous ses doigts, et la serre contre lui. Il s'apprête sûrement à la soulever, à la reposer sur le lit. Mais même avec toutes les forces de ses bras, il ne parvient pas à la faire bouger.
« Lâchez-moi !
Proteste Hélya, en se débattant légèrement.
- Mais,
Mademoiselle... !
- Préparez-vous,
Doc', je vais la lâcher...
Annonce Alecthy, d'une voix faible.
- Je te l'interdis !
S'écrie alors Christophe, en s'approchant du jeune homme.
- Moi aussi.
Ajoute Emmanuel, en avançant d'un pas. Si tu la lâches,
Alec, elle ne se relèvera pas.
- Bien sûr que si ! Je vais la rattraper !
S'exclame le médecin, les sourcils froncés.
- Vous ?
Demande Hélèna, avant de sourire légèrement. Laissez-les donc faire...
- Ça suffit !
Réplique brusquement Hélya, en resserrant ses doigts autour des poignets de son ami. Vous n'allez pas vous battre ! S'il y a quelqu'un ici qui doit m'empêcher de tomber, c'est
mon frère !
»Ces quelques mots, prononcés à cet instant, et sur ce ton autoritaire, font réagir toute la petite troupe. Emmanuel pose sur sa petite amie un regard incrédule, Christophe sourit de satisfaction, Hélèna regarde son petit ami en fronçant les sourcils, Quentin échange un haussement d'épaules avec le médecin, Elody s'assoit à côté d'Abbygaël, le médecin relâche Hélya et... Alecthy tourne lentement la tête vers Hélya. La jeune femme sourit doucement, satisfaite... Jusqu'à ce que son regard émeraude lise le regard ambré de son ami. A cet instant, ce qui devait arriver arriva... Hélya perd à nouveau pieds, et cette fois, Alecthy se plie et la prends dans ses bras. La jeune femme glisse timidement ses bras autour de son cou, et quelques larmes glissent sur son visage. Malgré tout, la jeune femme replonge à nouveau son regard dans le sien, et y lit à nouveau... La tristesse, le désespoir, la peur, l'amour, la passion, la tendresse, l'inquiétude, et... Un adieu.
©
2009 ;
Emmy.